Par Emile Kitong – ekitong@gmail.com
Le Pr Soh Charles n’est pas du genre à abandonner ses combats devant la première difficulté, même pas devant une décision de justice qu’il trouve inique et contraire à l’intérêt public. Le 30 avril 2026, au Massao palace hôtel à Yaoundé, l’association Kwemtche qu’il dirige en a donné la preuve à l’occasion d’une conférence de presse ayant pour prétexte le 4e année anniversaire de sa création. Ce fut l’occasion de faire une espèce de bilan à mi-parcours de la principale mission qu’elle s’est assignée, à savoir l’interpellation méthodique de l’autorité publique sur la nécessité de réexaminer, pour la changer, la dénomination administrative actuelle de l’arrondissement de Penka-Michel. Une initiative courageuse pour une association qui a récemment essuyé un revers judiciaire sévère visant à anéantir le plaidoyer construit par ses membres pour atteindre le but qu’ils se sont assigné.
Portée par un collectif de filles, fils et amis des localités de Baloum, Bansoa, Bamendjou et Balesing de l’actuel arrondissement de Penka-Michel, département de la Menoua dans la région de l’Ouest Cameroun, l’association Kwemtche fait l’annonce de la présentation officielle future d’un mémorandum pour le changement de la dénomination actuelle de cette unité administrative. Selon l’association, le document, qui est en cours de finalisation, est une synthèse progressive des revendications historiques et identitaires des communautés concernées. Ces dernières affirment leur détermination, dans le cadre d’un combat citoyen, à obtenir la réouverture du dossier de la reconnaissance de leur véritable histoire. Dans les propres mots de l’association, il s’agit d’une démarche visant plus largement la restauration de «la justice mémorielle des peuples de la Menoua».
Tentative d’intimidation
En fait, l’association Kwemtche pose, sur la base de recherches documentées, que Penka-Michel, qui fut un collaborateur zélé de l’oppresseur colonial, n’est pas digne de « donner » son nom à une localité dont les populations furent d’authentiques victimes de ses atrocités. Pour cette association, continuer d’honorer, à travers ce nom-là, une figure dont le rôle historique est aujourd’hui contesté revient à transmettre aux générations futures une lecture biaisée de l’histoire. Une telle situation apparaît de ce fait en contradiction avec les valeurs d’unité et de réconciliation nationale que prône la République. D’où la demande insistante du changement du nom de l’arrondissement, qui est présentée comme «un levier de réconciliation et de cohésion nationale, loin de toute logique de revanche» et s’inscrivant dans une dynamique internationale, où plusieurs États revisitent leurs symboles publics à la lumière des avancées de la recherche historique contemporaine.
L’année dernière, en octobre 2025, malheureusement pour l’association, son action a connu un coup de frein lorsqu’à la demande des descendants de Penka Michel, le Tribunal de première Instance (TPI) de Dschang a rendu une décision suspendant la diffusion d’un documentaire titré «Penka-Michel, toponymie controversée d’une circonscription administrative». Une décision que l’association considère comme une tentative d’intimidation «disproportionnée», décision qui constitue d’ailleurs une atteinte grave à la liberté d’informer. L’organisation, qui estime que la mesure excède largement les griefs invoqués, a profité de sa conférence de presse pour tirer la sonnette d’alarme sur ce qu’elle considère comme une utilisation abusive du système judiciaire dans le but de porter atteinte à la liberté d’expression et à la recherche historique. Pour l’association Kwemtche, la procédure judiciaire du TPI de Dschang n’est rien d’autre qu’un «procès-bâillon».
Négationnisme postcolonial
En venant à la rencontre des journalistes le 30 avril 2026, le Pr Soh Charles s’est présenté avec deux ouvrages, pour mieux défendre la cause de son association. Le premier, 390 pages et déjà en librairie, titré «Penka-Michel, toponymie de la collaboration», est une «étude socio-historique d’un personnage atypique», si l’on s’en tient à son sous-titre. «L’ouvrage mobilise une méthode rigoureuse croisant sources écrites, orales et iconographiques pour reconstituer le parcours du chef Penka-Michel dans son contexte colonial», a expliqué le président de l’association Kwemtche. Le second ouvrage, annoncé à paraître, s’intitule : «La mémoire en procès». Son sous-titre se passe de commentaire : «Comment le négationnisme postcolonial tente d’imposer l’omerta sur la mémoire collective des peuples colonisés. La loi de la lawfare et du procès-bâillon.»
Fondée en 2022, l’Association Kwemtche estime avoir «transformé en quatre ans une blessure mémorielle en combat documenté» par des enquêtes de terrain, des conférences et des publications. Elle annonce poursuivre son engagement avec une détermination accrue, en dépit des intimidations, en appelant à un débat ouvert, pluraliste et documenté. Ses promoteurs rappellent qu’une demande de changement de la dénomination de l’arrondissement de Penka Michel avait déjà été adressée aux plus hautes autorités du pays par le passé. Pour eux, la question de Penka-Michel dépasse désormais le cadre local pour s’inscrire dans un débat national plus large : celui de la gestion des héritages historiques et des symboles publics dans le Cameroun contemporain.











